À mesure que l’horloge du temps déroule sa spirale inflexible, la figure de mon père — jadis homme de chair et de souffle — se densifie dans mon esprit jusqu’à devenir une présence constante, presque palpable. Ce n’est plus seulement un souvenir, c’est une incarnation : je suis devenu le dépositaire de sa vie, le prolongement vivant de ses actes, de ses songes et de ses errances. Ainsi va peut-être la croyance des peuples africains, pour qui l’ancêtre demeure actif dans les affaires des vivants.
Je ne possède sur le passé de mon père que des fragments d’histoire, glanés au hasard de conversations ou de confidences inachevées. Jamais il ne m’a livré le récit complet de son existence. Les faits que je connais proviennent de souvenirs épars, qu’il m’a fallu patiemment rassembler. Né en 1910, il avait trente ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Après des études à l’École normale, il poursuivit sa formation à l’École nationale des langues orientales, où il acquit une parfaite maîtrise du tchèque, et par lui-même, une bonne connaissance de l’allemand, de l’anglais etdu portugais. Pendant son service militaire, Il avait fait l’École des Officiers de Réserve. Son niveau universitaire et ses compétences linguistiques attirèrent rapidement l’attention des autorités. Bien avant le début de la guerre, il fut affecté au Deuxième Bureau, le service de renseignement de l’armée de l’air, avec le grade de capitaine. Son activité s’exerçait sous couverture diplomatique. Il fut d’abord envoyé au Portugal pendant la guerre, puis en Tchécoslovaquie après la Libération. Officiellement, il occupait les fonctions d’attaché culturel ; en réalité, sa mission relevait du renseignement. Il ne participa pas directement à la Résistance, mais son statut lui permit d’apporter une aide discrète à de nombreuses personnes. Grâce à ses fonctions, il pouvait obtenir des laissez-passer et des documents officiels. Au début de la guerre sa famille étant des campagnes de Gascogne il connaissait parfaitement les régions situées de part et d’autre de la ligne de démarcation vers ce qui était encore la France libre.. Il facilita ainsi le passage de plusieurs personnes, notamment des amis juifs, qui lui gardèrent par la suite une profonde reconnaissance.
Après la guerre, il rejoignit l’OFFEMA, Office Français d’Exportation de Matériel Aéronautique. À l’époque cet organisme était chargé d’écouler les importants stocks de matériel américain restés en Europe après le conflit : avions, équipements d’aéroports, radars et diverses installations techniques destinés principalement aux pays d’Europe de l’Est, qui manquaient alors de tout. Cette activité le mit en relation avec plusieurs grands industriels allemands et lui ouvrit les portes d’une nouvelle carrière dans l’industrie privée. Il obtint la licence de fabrication et de distribution des machines à tricoter allemandes Knittax. Cette entreprise connut en France un véritable succès et lui assura pendant plusieurs années une confortable aisance financière. Cependant, avec l’arrivée sur le marché des pulls bon marché fabriqués industriellement, notamment en Italie, les machines à tricoter manuelles perdirent rapidement leur intérêt commercial. L’activité déclina inexorablement.
À l’époque de sa prospérité, il avait acquis une usine de près de mille mètres carrés située dans une impasse arborée du XVIIᵉ arrondissement de Paris. Son entreprise, dotée d’un capital de cent millions d’anciens francs, employait près de trois cents personnes. Lorsque les difficultés financières devinrent insurmontables, il refusa pourtant de déposer le bilan. Issu d’une vieille famille paysanne, il considérait qu’il était de son devoir d’honorer jusqu’au dernier franc les engagements qu’il avait pris. Il puisa alors dans ses économies personnelles, allant jusqu’à vendre les lingots d’or qu’il conservait dans un coffre à la BNP des Champs-Élysées, afin de régler les salaires, les indemnités de licenciement et toutes les dettes de son entreprise. Heureusement, cette histoire ne s’acheva pas sur un échec complet. Quelque temps plus tard, une opération immobilière permit de trouver une issue honorable. La banque Paribas acquit l’usine, ainsi que les bâtiments voisins, dont une scirie et un garage. L’ensemble des terrains permit la construction d’un immeuble de standing dans cette paisible impasse bordée d’arbres du XVIIᵉ arrondissement.
Une tentative de relance eut lieu, avec l’aide de l’oncle Robert, pilote émérite et technicien chevronné, mais elle tourna au conflit fraternel. Mon père, homme de lettres peu versé en mécanique, l’accusa d’avoir bradé le matériel. Leur brouille fut définitive. Moi, je n’en gardai qu’une tendre affection pour Robert, qui m’initia à la conduite automobile et au pilotage, au château de Saint-Pê, dans le Gers, lors de vacances empreintes de vent et d’odeurs d’été. Le site industriel de l’impasse Compoint fut finalement vendu à la banque Paribas, qui y érigea un immeuble cossu. Mon père, relançant son ambition, prit de nouveaux bureaux avenue de l’Opéra. Il me fit entrer dans la société, ainsi que mon frère, et engagea Monsieur Benêt, un ancien comptable du général De Gaulle lui-même ! L’homme était rigide, méticuleux, mais loyal. Ce fut l’ère des « cheminées Tison », appareils de chauffage électrique simulant un foyer ardent, pour lesquels mon père déposa un brevet. Il croyait y avoir découvert un principe de réflexion lumineuse applicable aux communications spatiales ! Avec l’aide de mon ami Georges Hunter, artiste de San Francisco, nous produisîmes une maquette baroque et un peu kitsch, mais bien dans l’esprit des années 30.
Mais l’équipe du 2e étage de l’avenue de l’Opéra tenait davantage de la troupe de théâtre amateur que du comité exécutif. Ni mon frère ni moi n’avions le goût du commerce, et mon père, fatigué, peinait à enflammer les braises de son génie. C’est alors que l’idée de reprendre les affaires de l’OFFEMA refit surface. Un article dans Le Monde évoquait un projet d’envergure : doter cinq grandes villes françaises de tramways modernes. Or, la Tchécoslovaquie produisait ces véhicules en grand nombre. Mieux encore, la ville de Prague songeait à creuser son métro, et le géant français Thomson-CSF détenait l’expertise nécessaire. Mon père mobilisa ses anciens réseaux et obtint la représentation des intérêts français. Peu de temps après moult tracas administratifs — dont un visa refusé pour cause de cheveux longs ! — nous prîmes la route de Prague, ville austère et grise, mais digne. Le Grand Hôtel, vestige d’une époque plus faste, nous accueillit dans ses ascenseurs poussifs. « C’est cela le communisme, » me souffla mon père, « chacun doit avoir un emploi, même inutile. »
Les Tchèques déroulèrent le tapis rouge, croyant traiter avec une délégation officielle. Je me présentai comme urbaniste — profession floue mais rassurante — et l’on me crut. Les réunions furent cordiales, les promesses nombreuses, l’illusion presque parfaite. De retour à Paris, portés par l’espoir de commissions colossales, nous déchantâmes lentement. Les tractations se firent opaques, les concurrents allemands, puissants, les politiques français, absents, et les Soviétiques, déterminés à imposer leur technologie. Ce fut un échec. Mais ce fut aussi une épopée, une aventure vécue côte à côte avec mon père, dans le tumulte d’une Europe divisée. Un parfum d’empire, un goût de fortune, l’ombre d’un monde qui vacille. Peu après, la société R. Touge ferma ses portes dans la discrétion, sans faillite ni fracas.
