Ce jour-là, le 15 décembre 1989, Moscou semblait retenir son souffle. Le thermomètre descendait bien au-dessous de vingt degrés sous zéro et un vent sec balayait les larges avenues, soulevant une neige si fine qu’elle ressemblait à de la poussière de verre. Les passants marchaient vite, la tête baissée, sans jamais s’attarder. Dans cette ville, chacun avait appris depuis longtemps qu’il valait mieux ne pas regarder autour de soi.

Mon contact était Stella Volkenstein, une remarquable philologue qui avait longtemps travaillé aux côtés d’Andreï Sakharov. Je l’avais rencontrée plusieurs années auparavant, lors de mon premier voyage en Union soviétique. À cette époque déjà, quelques fissures apparaissaient dans le mur idéologique. Une troupe d’enfants russes et américains présentait un spectacle intitulé Les Enfants de la Paix, modeste initiative culturelle qui servait de vitrine à la nouvelle politique d’ouverture voulue par Mikhaïl Gorbatchev. Le fils de Stella, Sacha, en assurait la mise en scène. Depuis, nous étions restés en contact. Ce fut elle qui, presque à voix basse, me parla d’une réunion importante où je pourrais peut-être apercevoir Sakharov. Je m’y rendis sans invitation.

Devant le bâtiment, plusieurs limousines noires demeuraient immobiles. Leurs moteurs tournaient au ralenti pour ne pas geler. Derrière les vitres embuées, des hommes en manteaux sombres observaient les arrivants sans jamais descendre de voiture. Personne n’avait besoin de prononcer le mot KGB. Chacun savait. Leur présence faisait partie du décor, comme la neige ou les étoiles rouges qui dominaient encore les façades officielles. Le régime paraissait toujours solide, mais il commençait à se méfier de sa propre ombre.

À l’intérieur, l’air était presque irrespirable tant la salle était chauffée. Les manteaux humides dégageaient une odeur de laine mouillée. Les discours s’enchaînaient, interminables. Des militaires, des responsables du Parti, des universitaires montaient tour à tour à la tribune. Parmi les organisateurs circulait Boris Eltsine. Il souriait facilement, plaisantait avec ses voisins. Son attitude contrastait avec la gravité des débats. On aurait dit un homme qui savait déjà que l’histoire avait commencé à changer de direction. Puis au milieu du long bureau de la tribune, je vis Andreï Sakharov qui était sans cesse consulter par des jeunes gens comme s’il donnait des conseils.

Il n’avait rien d’un tribun. Sa silhouette était frêle, presque effacée. Son visage portait les marques de longues années d’épreuves. Pourtant, dès qu’il parlait, le silence s’imposait naturellement. Il n’avait plus besoin de convaincre ; sa seule présence rappelait tout ce que le régime avait tenté d’étouffer. Physicien de génie, père de la bombe à hydrogène soviétique, il avait choisi de sacrifier sa carrière pour défendre les libertés. Exilé à Gorki pendant des années, réduit au silence, surveillé jusque dans sa vie quotidienne, il était devenu bien davantage qu’un dissident : une conscience. Lorsque Gorbatchev l’avait autorisé à revenir à Moscou en 1986, beaucoup avaient compris que quelque chose d’irréversible venait de commencer.

Je ne pouvais évidemment pas le savoir, mais ces images seraient les dernières de sa vie.
Quelques heures après cette réunion, Andreï Sakharov mourait brutalement à son domicile. Le lendemain matin, une journaliste d’Antenne 2, que j’avais rencontrée par hasard en cherchant un taxi, me téléphona. Elle cherchait désespérément quelqu’un qui avait connu Sakharov. Je lui donnai les coordonnées de Stella Volkenstein et nous nous retrouvâmes au centre de télévision d’Ostankino pour enregistrer une intervention en direct destinée au journal du soir.

Ce jour-là, je croyais simplement avoir filmé une réunion politique de plus. Avec le recul, je comprends que j’avais été le témoin des dernières heures d’un homme dont le courage avait profondément contribué à ébranler un système que l’on croyait éternel.