{"id":895,"date":"1989-12-13T18:44:00","date_gmt":"1989-12-13T17:44:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=895"},"modified":"2026-07-15T16:47:19","modified_gmt":"2026-07-15T14:47:19","slug":"ce-jour-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/1989\/12\/13\/ce-jour-la\/","title":{"rendered":"Ce jour-l\u00e0"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-media-text has-media-on-the-right is-vertically-aligned-center\" style=\"grid-template-columns:auto 85%\"><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n<\/div><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><video controls src=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/1989\/12\/sakarov-1.mp4\"><\/video><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, le 15 d\u00e9cembre 1989, Moscou semblait retenir son souffle. Le thermom\u00e8tre descendait bien au-dessous de vingt degr\u00e9s sous z\u00e9ro et un vent sec balayait les larges avenues, soulevant une neige si fine qu&rsquo;elle ressemblait \u00e0 de la poussi\u00e8re de verre. Les passants marchaient vite, la t\u00eate baiss\u00e9e, sans jamais s&rsquo;attarder. Dans cette ville, chacun avait appris depuis longtemps qu&rsquo;il valait mieux ne pas regarder autour de soi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon contact \u00e9tait Stella Volkenstein, une remarquable philologue qui avait longtemps travaill\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;Andre\u00ef Sakharov. Je l&rsquo;avais rencontr\u00e9e plusieurs ann\u00e9es auparavant, lors de mon premier voyage en Union sovi\u00e9tique. \u00c0 cette \u00e9poque d\u00e9j\u00e0, quelques fissures apparaissaient dans le mur id\u00e9ologique. Une troupe d&rsquo;enfants russes et am\u00e9ricains pr\u00e9sentait un spectacle intitul\u00e9 <em>Les Enfants de la Paix<\/em>, modeste initiative culturelle qui servait de vitrine \u00e0 la nouvelle politique d&rsquo;ouverture voulue par Mikha\u00efl Gorbatchev. Le fils de Stella, Sacha, en assurait la mise en sc\u00e8ne. Depuis, nous \u00e9tions rest\u00e9s en contact. Ce fut elle qui, presque \u00e0 voix basse, me parla d&rsquo;une r\u00e9union importante o\u00f9 je pourrais peut-\u00eatre apercevoir Sakharov. Je m&rsquo;y rendis sans invitation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Devant le b\u00e2timent, plusieurs limousines noires demeuraient immobiles. Leurs moteurs tournaient au ralenti pour ne pas geler. Derri\u00e8re les vitres embu\u00e9es, des hommes en manteaux sombres observaient les arrivants sans jamais descendre de voiture. Personne n&rsquo;avait besoin de prononcer le mot KGB. Chacun savait. Leur pr\u00e9sence faisait partie du d\u00e9cor, comme la neige ou les \u00e9toiles rouges qui dominaient encore les fa\u00e7ades officielles. Le r\u00e9gime paraissait toujours solide, mais il commen\u00e7ait \u00e0 se m\u00e9fier de sa propre ombre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, l&rsquo;air \u00e9tait presque irrespirable tant la salle \u00e9tait chauff\u00e9e. Les manteaux humides d\u00e9gageaient une odeur de laine mouill\u00e9e. Les discours s&rsquo;encha\u00eenaient, interminables. Des militaires, des responsables du Parti, des universitaires montaient tour \u00e0 tour \u00e0 la tribune. Parmi les organisateurs circulait Boris Eltsine. Il souriait facilement, plaisantait avec ses voisins. Son attitude contrastait avec la gravit\u00e9 des d\u00e9bats. On aurait dit un homme qui savait d\u00e9j\u00e0 que l&rsquo;histoire avait commenc\u00e9 \u00e0 changer de direction. Puis au milieu du long bureau de la tribune, je vis Andre\u00ef Sakharov qui \u00e9tait sans cesse consulter par des jeunes gens comme s&rsquo;il donnait des conseils.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n&rsquo;avait rien d&rsquo;un tribun. Sa silhouette \u00e9tait fr\u00eale, presque effac\u00e9e. Son visage portait les marques de longues ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9preuves. Pourtant, d\u00e8s qu&rsquo;il parlait, le silence s&rsquo;imposait naturellement. Il n&rsquo;avait plus besoin de convaincre ; sa seule pr\u00e9sence rappelait tout ce que le r\u00e9gime avait tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9touffer. Physicien de g\u00e9nie, p\u00e8re de la bombe \u00e0 hydrog\u00e8ne sovi\u00e9tique, il avait choisi de sacrifier sa carri\u00e8re pour d\u00e9fendre les libert\u00e9s. Exil\u00e9 \u00e0 Gorki pendant des ann\u00e9es, r\u00e9duit au silence, surveill\u00e9 jusque dans sa vie quotidienne, il \u00e9tait devenu bien davantage qu&rsquo;un dissident : une conscience. Lorsque Gorbatchev l&rsquo;avait autoris\u00e9 \u00e0 revenir \u00e0 Moscou en 1986, beaucoup avaient compris que quelque chose d&rsquo;irr\u00e9versible venait de commencer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne pouvais \u00e9videmment pas le savoir, mais ces images seraient les derni\u00e8res de sa vie.<br>Quelques heures apr\u00e8s cette r\u00e9union, Andre\u00ef Sakharov mourait brutalement \u00e0 son domicile. Le lendemain matin, une journaliste d&rsquo;Antenne 2, que j&rsquo;avais rencontr\u00e9e par hasard en cherchant un taxi, me t\u00e9l\u00e9phona. Elle cherchait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment quelqu&rsquo;un qui avait connu Sakharov. Je lui donnai les coordonn\u00e9es de Stella Volkenstein et nous nous retrouv\u00e2mes au centre de t\u00e9l\u00e9vision d&rsquo;Ostankino pour enregistrer une intervention en direct destin\u00e9e au journal du soir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, je croyais simplement avoir film\u00e9 une r\u00e9union politique de plus. Avec le recul, je comprends que j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin des derni\u00e8res heures d&rsquo;un homme dont le courage avait profond\u00e9ment contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9branler un syst\u00e8me que l&rsquo;on croyait \u00e9ternel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0, le 15 d\u00e9cembre 1989, Moscou semblait retenir son souffle. 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