{"id":886,"date":"1987-07-13T16:55:00","date_gmt":"1987-07-13T14:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=886"},"modified":"2026-07-13T17:41:53","modified_gmt":"2026-07-13T15:41:53","slug":"histoire-de-siberie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/1987\/07\/13\/histoire-de-siberie\/","title":{"rendered":"Histoire de Sib\u00e9rie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette \u00e9poque, ce qui s&rsquo;appelait encore l&rsquo;Union des R\u00e9publiques socialistes sovi\u00e9tiques semblait s&rsquo;\u00e9veiller d&rsquo;un interminable sommeil. Sous l&rsquo;impulsion de Mikha\u00efl Gorbatchev, nouveau ma\u00eetre du Kremlin, quelques fissures apparaissaient enfin dans l&rsquo;immense forteresse id\u00e9ologique qui, pendant plus de soixante ann\u00e9es, avait v\u00e9cu repli\u00e9e sur elle-m\u00eame. Les fronti\u00e8res demeuraient jalousement surveill\u00e9es, les administrations continuaient de cultiver le go\u00fbt du secret, mais un vent nouveau parcourait les interminables plaines russes. Derri\u00e8re les murailles rouges du Kremlin, \u00e0 Moscou, les certitudes du pass\u00e9 commen\u00e7aient \u00e0 vaciller. Pour un journaliste, c&rsquo;\u00e9tait une occasion unique. Des territoires jusqu&rsquo;alors presque inaccessibles devenaient lentement envisageables, et avec eux renaissaient des histoires que l&rsquo;on croyait \u00e0 jamais enferm\u00e9es dans les archives du pouvoir sovi\u00e9tique. Avec le photographe Yves Gellie, nous \u00e9tions partis \u00e0 la recherche de ces myst\u00e8res dont la seule \u00e9vocation suffisait \u00e0 faire r\u00eaver les explorateurs. Parmi eux figurait une \u00e9nigme extraordinaire : retrouver le cerveau de L\u00e9nine, que l&rsquo;on disait conserv\u00e9 depuis des d\u00e9cennies dans un bain de formol, quelque part dans un laboratoire secret dont nul ne connaissait officiellement l&#8217;emplacement. Une telle enqu\u00eate semblait tout droit sortie d&rsquo;un roman d&rsquo;aventures, mais, en Union sovi\u00e9tique, la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passait souvent la fiction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour ma part, un autre projet me fascinait tout autant. Depuis longtemps, je r\u00eavais de filmer le mythique tigre de l&rsquo;Amour, ce souverain des for\u00eats d&rsquo;Extr\u00eame-Orient qui r\u00e8gne dans les immenses massifs montagneux longeant le fleuve Amour jusqu&rsquo;aux rivages du Pacifique, non loin de Vladivostok. L\u00e0-bas, les montagnes couvertes de pins, de m\u00e9l\u00e8zes et de bouleaux plongent dans une mer de brouillards o\u00f9 alternent les hivers les plus rigoureux de la plan\u00e8te et de brefs \u00e9t\u00e9s luxuriants. Ces for\u00eats, parmi les plus vastes et les plus sauvages du globe, semblaient appartenir \u00e0 un autre \u00e2ge. Elles abritaient encore des esp\u00e8ces disparues ailleurs depuis des si\u00e8cles et demeuraient si peu fr\u00e9quent\u00e9es que certaines vall\u00e9es n&rsquo;avaient jamais re\u00e7u la visite d&rsquo;un scientifique. Pour pr\u00e9parer une telle exp\u00e9dition, le meilleur contact que je pouvais esp\u00e9rer rencontrer \u00e9tait Nikola\u00ef Drozdov, le naturaliste le plus c\u00e9l\u00e8bre de toute l&rsquo;Union sovi\u00e9tique. Animateur de l&rsquo;\u00e9mission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e Les T\u00e9l\u00e9voyageurs, diffus\u00e9e sur l&rsquo;unique cha\u00eene nationale et suivie par pr\u00e8s de cent cinquante millions de t\u00e9l\u00e9spectateurs, il incarnait, pour plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de Sovi\u00e9tiques, le go\u00fbt du voyage, de la nature et des terres lointaines. Son visage \u00e9tait connu jusque dans les villages les plus recul\u00e9s de Sib\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre rendez-vous avait pourtant \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 dans un endroit qui contrastait singuli\u00e8rement avec cette renomm\u00e9e. Au c\u0153ur d&rsquo;un quartier populaire de Moscou, nous p\u00e9n\u00e9tr\u00e2mes dans un modeste d\u00e9bit de vodka dont l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 r\u00e9sumait \u00e0 elle seule une partie de la vie sovi\u00e9tique. Les murs, enti\u00e8rement recouverts de carreaux de fa\u00efence blanche, r\u00e9fl\u00e9chissaient la lumi\u00e8re blafarde de longs tubes au n\u00e9on qui donnaient \u00e0 la salle l&rsquo;apparence d&rsquo;un dispensaire plus que d&rsquo;un caf\u00e9. Les consommateurs demeuraient debout devant un comptoir de m\u00e9tal o\u00f9 la vodka se vendait au gramme, servie dans de simples verres de cuisine que chacun avalait d&rsquo;un trait avant de reprendre le cours silencieux de son existence. L&rsquo;atmosph\u00e8re \u00e9tait lourde de fum\u00e9e, de conversations murmur\u00e9es et de r\u00e9signation. Pourtant, c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces \u00e9tablissements anonymes que l&rsquo;on recueillait parfois les confidences les plus extraordinaires, loin des bureaux officiels et des oreilles indiscr\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nikola\u00ef n&rsquo;\u00e9tait pas venu seul. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s se tenait Evgueni, son fid\u00e8le compagnon de voyage et cam\u00e9raman, un homme dont la stature imposante impressionnait d\u00e8s le premier regard. Ses larges \u00e9paules, ses mains \u00e9normes, \u00e9paissies par des ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 manipuler cam\u00e9ras, cordages et mat\u00e9riel d&rsquo;exp\u00e9dition dans les conditions les plus extr\u00eames, inspiraient imm\u00e9diatement le respect. Son visage, burin\u00e9 par le froid sib\u00e9rien et les vents des steppes, racontait mieux que de longs discours les milliers de kilom\u00e8tres parcourus \u00e0 travers l&rsquo;immense territoire sovi\u00e9tique. Depuis les toundras glac\u00e9es des Nenets, o\u00f9 le soleil dispara\u00eet durant de longs mois d&rsquo;hiver, jusqu&rsquo;aux d\u00e9serts br\u00fblants du Turkm\u00e9nistan, o\u00f9 les dunes semblent se perdre dans un horizon infini, Evgueni avait sillonn\u00e9 un monde dont la plupart des habitants de Moscou eux-m\u00eames ignoraient presque tout. En l&rsquo;\u00e9coutant \u00e9voquer ces contr\u00e9es lointaines, j&rsquo;eus la sensation de me trouver devant l&rsquo;un des derniers grands explorateurs d&rsquo;un continent demeur\u00e9, malgr\u00e9 les satellites et les cartes modernes, encore rempli de r\u00e9gions myst\u00e9rieuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Evgueni parlait avec cette tranquillit\u00e9 propre aux hommes qui ont vu tant de choses qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9prouvent plus le besoin de les embellir. Chaque phrase semblait ouvrir une nouvelle fen\u00eatre sur cet immense continent qu&rsquo;\u00e9tait la Sib\u00e9rie, un territoire si vaste qu&rsquo;il d\u00e9fiait l&rsquo;imagination des Europ\u00e9ens. Depuis les rives de l&rsquo;Oural jusqu&rsquo;aux confins du Pacifique, la ta\u00efga formait un oc\u00e9an v\u00e9g\u00e9tal ininterrompu de plusieurs milliers de kilom\u00e8tres, travers\u00e9 par des fleuves gigantesques \u2014 l&rsquo;Ob, l&rsquo;Ienisse\u00ef, la L\u00e9na \u2014 dont les eaux coulaient vers les mers polaires en dessinant des m\u00e9andres plus longs que certains pays. Puis venait le lac Ba\u00efkal, v\u00e9ritable mer int\u00e9rieure ench\u00e2ss\u00e9e entre des montagnes sauvages. Ses eaux, d&rsquo;une limpidit\u00e9 presque irr\u00e9elle, plongeaient \u00e0 plus de mille six cents m\u00e8tres de profondeur, faisant de lui le plus ancien et le plus profond des lacs de la plan\u00e8te. Mais c&rsquo;\u00e9tait bien au-del\u00e0 de cette merveille g\u00e9ologique, vers les hauts plateaux pierreux qui s&rsquo;\u00e9tendent jusqu&rsquo;aux fronti\u00e8res de la Mongolie, que commen\u00e7ait, selon Evgueni, un monde presque vide d&rsquo;hommes, o\u00f9 les cartes perdaient peu \u00e0 peu leur pr\u00e9cision et o\u00f9 la nature reprenait tous ses droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il nous expliqua que ces r\u00e9gions figuraient certes sur les relev\u00e9s topographiques sovi\u00e9tiques et que les satellites militaires en avaient photographi\u00e9 chaque vall\u00e9e, chaque cha\u00eene de montagnes et chaque cours d&rsquo;eau. Pourtant, cette connaissance demeurait th\u00e9orique. L&rsquo;immensit\u00e9 des distances, l&rsquo;absence de routes, les mar\u00e9cages infranchissables durant l&rsquo;\u00e9t\u00e9, les temp\u00e9ratures descendant parfois bien au-dessous de cinquante degr\u00e9s sous z\u00e9ro en hiver, rendaient toute exploration scientifique extraordinairement co\u00fbteuse. Comme ces terres ne pr\u00e9sentaient ni richesse mini\u00e8re connue, ni int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique imm\u00e9diat, elles \u00e9taient rest\u00e9es pratiquement abandonn\u00e9es. Ainsi existait-il encore, au c\u0153ur de la plus grande puissance territoriale du monde, des espaces o\u00f9 aucun g\u00e9ologue, aucun biologiste, aucun arch\u00e9ologue n&rsquo;avait v\u00e9ritablement conduit de recherches. Cette id\u00e9e me fascinait. \u00c0 la fin du XX\u1d49 si\u00e8cle, alors que l&rsquo;homme envoyait des sondes vers les plan\u00e8tes lointaines, il subsistait sur notre propre Terre des r\u00e9gions appeler, zones blanches, dont personne ne pouvait d\u00e9crire avec certitude ce qu&rsquo;elles recelaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours des nombreuses exp\u00e9ditions r\u00e9alis\u00e9es pour l&rsquo;\u00e9mission de Nikola\u00ef Drozdov, Evgueni avait eu le privil\u00e8ge de p\u00e9n\u00e9trer dans quelques-unes de ces contr\u00e9es oubli\u00e9es. L\u00e0-bas, les populations autochtones, vivant au rythme des saisons et des migrations des rennes, racontaient encore des histoires que l&rsquo;Occident aurait aussit\u00f4t class\u00e9es parmi les l\u00e9gendes. Elles \u00e9voquaient d&rsquo;\u00e9tranges cr\u00e9atures velues aper\u00e7ues dans les montagnes, des \u00eatres gigantesques que certains identifiaient au mythique y\u00e9ti. D&rsquo;autres parlaient des chamans, derniers gardiens de traditions mill\u00e9naires, capables, disait-on, de dialoguer avec les esprits des montagnes, des for\u00eats et des fleuves. Evgueni ne cherchait ni \u00e0 confirmer ni \u00e0 nier ces r\u00e9cits. Il les rapportait avec un profond respect, conscient que les peuples de Sib\u00e9rie poss\u00e9daient une connaissance de leur territoire infiniment plus ancienne que celle des savants venus des grandes villes. Au d\u00e9tour d&rsquo;une vall\u00e9e perdue, son \u00e9quipe avait m\u00eame d\u00e9couvert d&rsquo;antiques s\u00e9pultures creus\u00e9es au fond de profonds puits taill\u00e9s dans la roche. Les corps, momifi\u00e9s par le froid et la s\u00e9cheresse du sous-sol, semblaient dormir depuis des si\u00e8cles dans une obscurit\u00e9 que nul regard n&rsquo;avait troubl\u00e9e avant leur arriv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis sa voix se fit plus grave. Il nous confia qu&rsquo;il croyait \u00eatre sur la piste de l&rsquo;un des plus myst\u00e9rieux tr\u00e9sors de toute l&rsquo;Asie centrale : le Golden Baba. Selon une tradition ancienne transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, cette statue d&rsquo;or massif aurait appartenu aux anciens peuples turcs des steppes avant leur conversion \u00e0 l&rsquo;islam. Certains affirmaient qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 offerte par une reine d&rsquo;\u00c9gypte aux grands souverains des Turcs c\u00e9lestes, les puissants khagans Elterich, Qapghan et Bilg\u00e4, au temps o\u00f9 leurs cavaliers dominaient les immenses espaces allant de l&rsquo;Alta\u00ef jusqu&rsquo;aux confins de la mer Caspienne. Mais cette idole, redout\u00e9e autant que v\u00e9n\u00e9r\u00e9e, aurait disparu lors d&rsquo;un complot foment\u00e9 par des chamans qui voyaient en elle une puissance mal\u00e9fique capable de bouleverser l&rsquo;\u00e9quilibre du monde. Depuis plus de mille ans, nul ne savait ce qu&rsquo;elle \u00e9tait devenue. Certains pr\u00e9tendaient qu&rsquo;elle reposait sous les glaces de Sib\u00e9rie, d&rsquo;autres dans une grotte des monts Alta\u00ef, d&rsquo;autres encore au fond d&rsquo;une vall\u00e9e secr\u00e8te que seuls quelques initi\u00e9s connaissaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En l&rsquo;\u00e9coutant, je sentais peu \u00e0 peu mon projet initial s&rsquo;effacer derri\u00e8re un horizon beaucoup plus vaste. J&rsquo;\u00e9tais venu en Union sovi\u00e9tique pour retrouver la trace du cerveau de L\u00e9nine et pr\u00e9parer un film sur les tigres de l&rsquo;Amour. Alors que j&rsquo;interrogeais Evgueni sur la mani\u00e8re dont les biologistes approchaient ces animaux presque invisibles, il me r\u00e9v\u00e9la une coutume sib\u00e9rienne qui me laissa d&rsquo;abord incr\u00e9dule. Depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, certains chasseurs des villages perdus de l&rsquo;Extr\u00eame-Orient russe avaient d\u00e9velopp\u00e9 une technique stup\u00e9fiante : ils capturaient les tigres vivants, sans arme \u00e0 feu, en les ma\u00eetrisant \u00e0 la seule force de leurs bras avant de les ligoter avec des cordes. Cette affirmation me semblait tellement extraordinaire que je crus d&rsquo;abord \u00e0 une exag\u00e9ration n\u00e9e des longues soir\u00e9es pass\u00e9es dans les isbas sib\u00e9riennes. Pourtant, Evgueni me rappela qu&rsquo;au d\u00e9but du XX\u1d49 si\u00e8cle, l&rsquo;explorateur Vladimir Arseniev avait lui-m\u00eame rapport\u00e9 ce fait dans ses observations de terrain. Il \u00e9crivait que certains paysans \u00e9taient capables d&rsquo;attraper un tigre vivant \u00e0 mains nues, exploit qui paraissait d\u00e9fier toutes les lois de la raison lorsqu&rsquo;on connaissait la puissance ph\u00e9nom\u00e9nale de cet animal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des dynasties de chasseurs tels les fr\u00e8res Trofinov, les Kalougines et les Reoutov qui ont perp\u00e9tu\u00e9 et perfectionn\u00e9 cette tradition de la capture \u00e0 la main du plus grand des f\u00e9lin. Les fr\u00e8res Kozine attrap\u00e8rent 21 tigres. Bogatchev captura dans sa vie 36 tigres. Entre les familles de chasseurs c&rsquo;\u00e9tait aussi une question d&rsquo;honneur et une comp\u00e9tition qui mettait en jeu le prestige du village. Les parcs zoologique de toute l&rsquo;Europe leur passaient des commandes et le prix d&rsquo;une capture qui repr\u00e9sente une petite fortune pour ces gardes du parc naturel et toujours une motivation importante. Dans la p\u00e9riode de 1936 \u00e0 1960 plus de cent tigres furent captur\u00e9s avec ces moyens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour la capture, l&rsquo;\u00e2ge de l&rsquo;animal est un \u00e9l\u00e9ment important. Les tigres vivent en famille. Il y a g\u00e9n\u00e9ralement deux femelles pour un seul m\u00e2le, mais les animaux du m\u00eame sexe \u00e9vitent tout contact. La femelle met bas de un \u00e0 cinq petits tous les trois ans. Les m\u00e2les sont plus grands que les femelles, mais ces donn\u00e9es sont variables, car les tigres ont une dur\u00e9e de vie de 30 \u00e0 50 ans et continuent de grandir tout au long de leur existence. Une jeune tigresse qui vient de mettre bas p\u00e8se environ 150 kilos. On a observ\u00e9 dans la nature des tigres adultes mesurant jusqu&rsquo;\u00e0 5 m\u00e8tres de long et pesant pr\u00e8s de 300 kilos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chiens jouent un r\u00f4le tr\u00e8s important lors de la capture. La plupart des chiens ont une peur panique des tigres. Le Uskie de Car\u00e9lie de Viktor travaille tr\u00e8s bien avec l&rsquo;ours mais s&rsquo;enfuit lorsqu&rsquo;il sent la proximit\u00e9 d&rsquo;un tigre. En g\u00e9n\u00e9ral les chasseurs utilisent les chiens d&rsquo;une race locale issue de croisement de loups de Sib\u00e9rie et de chiens Esquimaux. Deux ou trois chiens seulement sont tenus en laisse pour la poursuite. Ces jours-ci les chasseurs de tigres de la r\u00e9gion de Dersou travaillent pour les scientifiques am\u00e9ricains du Wildlife Institute de l&rsquo;universit\u00e9 de Moscou dans l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo; Idaho aux USA. Leurs chiens leur servent surtout a pister le tigre qui laisse des empreintes tr\u00e8s visibles dans la neige dure. Il vont ensuite d\u00e9poser dans la ta\u00efga des cages aux endroits strat\u00e9giques du passage de l&rsquo;animal. Lorsqu&rsquo;il y a eu une forte chute de neige \u00e0 la sortie de l&rsquo;hiver le tigre a tendance \u00e0 emprunter les voies les plus d\u00e9gag\u00e9es par le passage des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La technique de chasse dite classique a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 dans les ann\u00e9es soixante avec l&rsquo;apparition des fusils hypodermiques et des cages \u00e9lectroniques. Mais la tradition subsiste et ce genre de capture \u00e0 eu lieu dans les derni\u00e8res ann\u00e9es pour des cin\u00e9astes. Par deux fois les cameramen ont \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 car le tigre se jette de pr\u00e9f\u00e9rence sur la brillance de l&rsquo;objectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Evgueni prit alors le temps de m&rsquo;expliquer que la r\u00e9ussite d&rsquo;une telle entreprise ne reposait jamais sur la seule force physique. Les chasseurs connaissaient intimement la vie des tigres. Ils savaient distinguer les traces d&rsquo;un vieux m\u00e2le de celles d&rsquo;une jeune femelle, reconna\u00eetre l&rsquo;\u00e2ge approximatif d&rsquo;un animal \u00e0 la profondeur de ses empreintes, deviner sa direction au simple examen d&rsquo;une branche cass\u00e9e ou d&rsquo;une touffe de poils rest\u00e9e accroch\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9corce d&rsquo;un arbre. Ils observaient durant des semaines les habitudes d&rsquo;une m\u00eame famille de tigres avant d&rsquo;entreprendre la moindre tentative. Car ces f\u00e9lins vivaient selon une organisation complexe. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, un territoire \u00e9tait partag\u00e9 entre un m\u00e2le dominant et plusieurs femelles dont les domaines se chevauchaient, tandis que les adultes du m\u00eame sexe \u00e9vitaient soigneusement toute rencontre susceptible de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en combat. Tous les trois ans environ, une femelle donnait naissance \u00e0 une port\u00e9e pouvant compter jusqu&rsquo;\u00e0 cinq petits, qu&rsquo;elle \u00e9levait avec une vigilance farouche. Les m\u00e2les atteignaient des dimensions plus imposantes que les femelles, mais chaque individu poursuivait sa croissance durant une grande partie de sa vie, ce qui rendait toute estimation d\u00e9licate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En l&rsquo;\u00e9coutant, je ne pouvais m&#8217;emp\u00eacher de comparer ces chasseurs aux grands harponneurs des mers arctiques ou aux chasseurs de baleines des romans d&rsquo;aventure. Ils appartenaient \u00e0 cette cat\u00e9gorie d&rsquo;hommes que les civilisations modernes avaient presque fait dispara\u00eetre : des hommes qui vivaient encore en affrontant directement les forces de la nature, sans autre protection que leur exp\u00e9rience, leur sang-froid et la confiance absolue qu&rsquo;ils accordaient \u00e0 leurs compagnons. Leurs exploits paraissaient presque invraisemblables aux habitants des grandes villes, mais ils constituaient, dans ces villages isol\u00e9s de l&rsquo;Extr\u00eame-Orient russe, une tradition aussi ancienne que les for\u00eats elles-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je quittai ce soir-l\u00e0 le d\u00e9bit de vodka avec l&rsquo;esprit en \u00e9bullition. Les lumi\u00e8res de Moscou se refl\u00e9taient sur les trottoirs humides, tandis que les coupoles dor\u00e9es des \u00e9glises disparaissaient dans la brume nocturne. Quelques heures plus t\u00f4t, je croyais \u00eatre venu en Union sovi\u00e9tique pour pr\u00e9parer un simple reportage animalier. D\u00e9sormais, je comprenais que ce voyage allait me conduire bien au-del\u00e0 des images que j&rsquo;esp\u00e9rais rapporter. Derri\u00e8re le tigre de l&rsquo;Amour se dessinait toute une civilisation de chasseurs, de scientifiques, de trappeurs, de peuples nomades et de l\u00e9gendes s\u00e9culaires. Et d\u00e9j\u00e0, une id\u00e9e commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;imposer avec une force irr\u00e9sistible : il ne me suffisait plus de filmer le plus grand f\u00e9lin de la plan\u00e8te. Il fallait partir \u00e0 la rencontre de ceux qui avaient fait de sa capture un art transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, au c\u0153ur de l&rsquo;une des derni\u00e8res grandes terres sauvages du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 cette \u00e9poque, ce qui s&rsquo;appelait encore l&rsquo;Union des R\u00e9publiques socialistes sovi\u00e9tiques semblait s&rsquo;\u00e9veiller d&rsquo;un interminable sommeil. 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