{"id":550,"date":"1999-07-14T19:46:00","date_gmt":"1999-07-14T17:46:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=550"},"modified":"2026-07-18T12:15:20","modified_gmt":"2026-07-18T10:15:20","slug":"cetait-mon-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/1999\/07\/14\/cetait-mon-pere\/","title":{"rendered":"C&rsquo;\u00e9tait mon p\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que l\u2019horloge du temps d\u00e9roule sa spirale inflexible, la figure de mon p\u00e8re \u2014 jadis homme de chair et de souffle \u2014 se densifie dans mon esprit jusqu\u2019\u00e0 devenir une pr\u00e9sence constante, presque palpable. Ce n\u2019est plus seulement un souvenir, c\u2019est une incarnation : je suis devenu le d\u00e9positaire de sa vie, le prolongement vivant de ses actes, de ses songes et de ses errances. Ainsi va peut-\u00eatre la croyance des peuples africains, pour qui l\u2019anc\u00eatre demeure actif dans les affaires des vivants. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne poss\u00e8de sur le pass\u00e9 de mon p\u00e8re que des fragments d&rsquo;histoire, glan\u00e9s au hasard de conversations ou de confidences inachev\u00e9es. Jamais il ne m&rsquo;a livr\u00e9 le r\u00e9cit complet de son existence. Les faits que je connais proviennent de souvenirs \u00e9pars, qu&rsquo;il m&rsquo;a fallu patiemment rassembler. N\u00e9 en 1910, il avait trente ans lorsque la Seconde Guerre mondiale \u00e9clata. Apr\u00e8s des \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole normale, il poursuivit sa formation \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole nationale des langues orientales, o\u00f9 il acquit une parfaite ma\u00eetrise du tch\u00e8que, et par lui-m\u00eame, une bonne connaissance de l&rsquo;allemand, de l&rsquo;anglais etdu portugais. Pendant son service militaire, Il avait fait l&rsquo;\u00c9cole des Officiers de R\u00e9serve. Son niveau universitaire et ses comp\u00e9tences linguistiques attir\u00e8rent rapidement l&rsquo;attention des autorit\u00e9s. Bien avant le d\u00e9but de la guerre, il fut affect\u00e9 au Deuxi\u00e8me Bureau, le service de renseignement de l&rsquo;arm\u00e9e de l&rsquo;air, avec le grade de capitaine. Son activit\u00e9 s&rsquo;exer\u00e7ait sous couverture diplomatique. Il fut d&rsquo;abord envoy\u00e9 au Portugal pendant la guerre, puis en Tch\u00e9coslovaquie apr\u00e8s la Lib\u00e9ration. Officiellement, il occupait les fonctions d&rsquo;attach\u00e9 culturel ; en r\u00e9alit\u00e9, sa mission relevait du renseignement. Il ne participa pas directement \u00e0 la R\u00e9sistance, mais son statut lui permit d&rsquo;apporter une aide discr\u00e8te \u00e0 de nombreuses personnes. Gr\u00e2ce \u00e0 ses fonctions, il pouvait obtenir des laissez-passer et des documents officiels. Au d\u00e9but de la guerre     sa famille \u00e9tant des campagnes de Gascogne il<span style=\"font-size: revert; color: initial;\"> connaissait parfaitement les r\u00e9gions situ\u00e9es de part et d&rsquo;autre de la ligne de d\u00e9marcation vers ce qui \u00e9tait encore la France libre.. Il facilita ainsi le passage de plusieurs personnes, notamment des amis juifs, qui lui gard\u00e8rent par la suite une profonde reconnaissance.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s la guerre, il rejoignit l&rsquo;OFFEMA, Office Fran\u00e7ais d&rsquo;Exportation de Mat\u00e9riel A\u00e9ronautique. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque cet organisme \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9couler les importants stocks de mat\u00e9riel am\u00e9ricain rest\u00e9s en Europe apr\u00e8s le conflit : avions, \u00e9quipements d&rsquo;a\u00e9roports, radars et diverses installations techniques destin\u00e9s principalement aux pays d&rsquo;Europe de l&rsquo;Est, qui manquaient alors de tout. Cette activit\u00e9 le mit en relation avec plusieurs grands industriels allemands et lui ouvrit les portes d&rsquo;une nouvelle carri\u00e8re dans l&rsquo;industrie priv\u00e9e. Il obtint la licence de fabrication et de distribution des machines \u00e0 tricoter allemandes Knittax. Cette entreprise connut en France un v\u00e9ritable succ\u00e8s et lui assura pendant plusieurs ann\u00e9es une confortable aisance financi\u00e8re. Cependant, avec l&rsquo;arriv\u00e9e sur le march\u00e9 des pulls bon march\u00e9 fabriqu\u00e9s industriellement, notamment en Italie, les machines \u00e0 tricoter manuelles perdirent rapidement leur int\u00e9r\u00eat commercial. L&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9clina inexorablement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de sa prosp\u00e9rit\u00e9, il avait acquis une usine de pr\u00e8s de mille m\u00e8tres carr\u00e9s situ\u00e9e dans une impasse arbor\u00e9e du XVII\u1d49 arrondissement de Paris. Son entreprise, dot\u00e9e d&rsquo;un capital de cent millions d&rsquo;anciens francs, employait pr\u00e8s de trois cents personnes. Lorsque les difficult\u00e9s financi\u00e8res devinrent insurmontables, il refusa pourtant de d\u00e9poser le bilan. Issu d&rsquo;une vieille famille paysanne, il consid\u00e9rait qu&rsquo;il \u00e9tait de son devoir d&rsquo;honorer jusqu&rsquo;au dernier franc les engagements qu&rsquo;il avait pris. Il puisa alors dans ses \u00e9conomies personnelles, allant jusqu&rsquo;\u00e0 vendre les lingots d&rsquo;or qu&rsquo;il conservait dans un coffre \u00e0 la BNP des Champs-\u00c9lys\u00e9es, afin de r\u00e9gler les salaires, les indemnit\u00e9s de licenciement et toutes les dettes de son entreprise. Heureusement, cette histoire ne s&rsquo;acheva pas sur un \u00e9chec complet. Quelque temps plus tard, une op\u00e9ration immobili\u00e8re permit de trouver une issue honorable. La banque Paribas acquit l&rsquo;usine, ainsi que les b\u00e2timents voisins, dont une scirie et un garage. L&rsquo;ensemble des terrains permit la construction d&rsquo;un immeuble de standing dans cette paisible impasse bord\u00e9e d&rsquo;arbres du XVII\u1d49 arrondissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une tentative de relance eut lieu, avec l\u2019aide de l\u2019oncle Robert, pilote \u00e9m\u00e9rite et technicien chevronn\u00e9, mais elle tourna au conflit fraternel. Mon p\u00e8re, homme de lettres peu vers\u00e9 en m\u00e9canique, l\u2019accusa d\u2019avoir brad\u00e9 le mat\u00e9riel. Leur brouille fut d\u00e9finitive. Moi, je n\u2019en gardai qu\u2019une tendre affection pour Robert, qui m\u2019initia \u00e0 la conduite automobile et au pilotage, au ch\u00e2teau de Saint-P\u00ea, dans le Gers, lors de vacances empreintes de vent et d\u2019odeurs d\u2019\u00e9t\u00e9. Le site industriel de l\u2019impasse Compoint fut finalement vendu \u00e0 la banque Paribas, qui y \u00e9rigea un immeuble cossu. Mon p\u00e8re, relan\u00e7ant son ambition, prit de nouveaux bureaux avenue de l\u2019Op\u00e9ra. Il me fit entrer dans la soci\u00e9t\u00e9, ainsi que mon fr\u00e8re, et engagea Monsieur Ben\u00eat, un ancien comptable du g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle lui-m\u00eame ! L\u2019homme \u00e9tait rigide, m\u00e9ticuleux, mais loyal. Ce fut l\u2019\u00e8re des \u00ab chemin\u00e9es Tison \u00bb, appareils de chauffage \u00e9lectrique simulant un foyer ardent, pour lesquels mon p\u00e8re d\u00e9posa un brevet. Il croyait y avoir d\u00e9couvert un principe de r\u00e9flexion lumineuse applicable aux communications spatiales ! Avec l\u2019aide de mon ami Georges Hunter, artiste de San Francisco, nous produis\u00eemes une maquette baroque et un peu kitsch, mais bien dans l\u2019esprit des ann\u00e9es 30.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais l\u2019\u00e9quipe du 2e \u00e9tage de l\u2019avenue de l\u2019Op\u00e9ra tenait davantage de la troupe de th\u00e9\u00e2tre amateur que du comit\u00e9 ex\u00e9cutif. Ni mon fr\u00e8re ni moi n\u2019avions le go\u00fbt du commerce, et mon p\u00e8re, fatigu\u00e9, peinait \u00e0 enflammer les braises de son g\u00e9nie. C\u2019est alors que l\u2019id\u00e9e de reprendre les affaires de l\u2019OFFEMA refit surface. Un article dans Le Monde \u00e9voquait un projet d\u2019envergure : doter cinq grandes villes fran\u00e7aises de tramways modernes. Or, la Tch\u00e9coslovaquie produisait ces v\u00e9hicules en grand nombre. Mieux encore, la ville de Prague songeait \u00e0 creuser son m\u00e9tro, et le g\u00e9ant fran\u00e7ais Thomson-CSF d\u00e9tenait l\u2019expertise n\u00e9cessaire. Mon p\u00e8re mobilisa ses anciens r\u00e9seaux et obtint la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais. Peu de temps apr\u00e8s moult tracas administratifs \u2014 dont un visa refus\u00e9 pour cause de cheveux longs ! \u2014 nous pr\u00eemes la route de Prague, ville aust\u00e8re et grise, mais digne. Le Grand H\u00f4tel, vestige d\u2019une \u00e9poque plus faste, nous accueillit dans ses ascenseurs poussifs. \u00ab C\u2019est cela le communisme, \u00bb me souffla mon p\u00e8re, \u00ab chacun doit avoir un emploi, m\u00eame inutile. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Tch\u00e8ques d\u00e9roul\u00e8rent le tapis rouge, croyant traiter avec une d\u00e9l\u00e9gation officielle. Je me pr\u00e9sentai comme urbaniste \u2014 profession floue mais rassurante \u2014 et l\u2019on me crut. Les r\u00e9unions furent cordiales, les promesses nombreuses, l\u2019illusion presque parfaite. De retour \u00e0 Paris, port\u00e9s par l\u2019espoir de commissions colossales, nous d\u00e9chant\u00e2mes lentement. Les tractations se firent opaques, les concurrents allemands, puissants, les politiques fran\u00e7ais, absents, et les Sovi\u00e9tiques, d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 imposer leur technologie. Ce fut un \u00e9chec. Mais ce fut aussi une \u00e9pop\u00e9e, une aventure v\u00e9cue c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec mon p\u00e8re, dans le tumulte d\u2019une Europe divis\u00e9e. Un parfum d\u2019empire, un go\u00fbt de fortune, l\u2019ombre d\u2019un monde qui vacille. Peu apr\u00e8s, la soci\u00e9t\u00e9 R. Touge ferma ses portes dans la discr\u00e9tion, sans faillite ni fracas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 mesure que l\u2019horloge du temps d\u00e9roule sa spirale inflexible, la figure de mon p\u00e8re \u2014 jadis homme de chair et de souffle \u2014 se densifie dans mon esprit jusqu\u2019\u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":554,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-550","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-questionner-la-realite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=550"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":970,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550\/revisions\/970"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/554"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=550"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=550"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.web-art.us\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=550"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}