Lorsque l’homme ne croit plus en un Dieu transcendant, sur quoi fonde-t-il la certitude de son existence ? Sur sa raison ? Sur sa conscience ? Ou bien fait-il de lui-même une sorte de dieu ?
Il faut d’abord préciser que la célèbre formule de René Descartes, « Je pense, donc je suis » (Cogito, ergo sum), ne signifie pas : « Je pense, donc je suis Dieu. » Elle signifie quelque chose de beaucoup plus modeste et de beaucoup plus radical : même si je doute de tout, je ne peux pas douter que je suis en train de douter. L’acte même de penser prouve qu’il existe au moins un être qui pense : moi. Le cogito établit une certitude d’existence, non une toute-puissance
Si l’on supprime Dieu comme fondement ultime de la vérité, ne risque-t-on pas de faire de la raison humaine l’autorité suprême ? C’est précisément ce qui a été reproché à la philosophie moderne. À partir de Descartes, le sujet pensant devient le point de départ de toute connaissance. Pour certains critiques, l’homme remplace progressivement Dieu comme mesure de toute chose.
Chez Baruch Spinoza, cette idée prend une direction très différente. Spinoza ne supprime pas Dieu : il identifie Dieu à la Nature (Deus sive Natura). L’intelligence humaine n’est pas divine en elle-même ; elle est une expression limitée de l’intelligence infinie de la Nature. Plus l’homme comprend les lois de la Nature, plus il participe à cette intelligence universelle, mais jamais il ne devient Dieu. Il découvre simplement qu’il en fait partie.
Arthur Schopenhauer renverse encore davantage la perspective. Pour lui, l’intelligence est loin d’être souveraine. Elle n’est qu’un instrument au service d’une force beaucoup plus profonde : la Volonté, une impulsion aveugle qui anime tous les êtres vivants. L’homme croit souvent agir par raison, alors qu’il rationalise après coup des désirs qu’il ne maîtrise pas. Dans cette vision, l’athée qui placerait toute sa confiance dans son intelligence commettrait une illusion : il surestime un cerveau qui reste soumis à des forces inconscientes.
Enfin, Friedrich Nietzsche apporte une réponse encore plus provocatrice. Lorsqu’il proclame que « Dieu est mort », il ne célèbre pas simplement l’athéisme ; il constate que les fondements religieux traditionnels de la civilisation occidentale se sont effondrés. Le danger est alors double : soit l’homme sombre dans le nihilisme, soit il remplace Dieu par de nouvelles idoles — la raison, la science, le progrès, l’État ou l’humanité elle-même. Nietzsche ne demande pas de croire aveuglément en l’intelligence ; il invite à créer de nouvelles valeurs, tout en reconnaissant que cette création exige une responsabilité immense.
« Lorsque l’homme cesse de croire en un Dieu transcendant, il ne cesse pas nécessairement de croire. Il déplace souvent sa foi. Au lieu de placer sa confiance en une intelligence divine, il la place dans sa propre raison, dans la science ou dans le pouvoir de son cerveau. Le risque est alors de transformer l’esprit humain en nouvelle divinité. Mais les grands philosophes montrent que cette confiance mérite elle aussi d’être interrogée : pour Descartes, elle fonde seulement l’existence ; pour Spinoza, elle participe à une intelligence infinie ; pour Schopenhauer, elle est dominée par la Volonté ; et pour Nietzsche, elle peut devenir une idole parmi d’autres si elle prétend remplacer Dieu. »
L’être humain ne vit presque jamais sans une forme de confiance fondamentale. La véritable question n’est peut-être pas : « Croit-on ou ne croit-on pas ? » mais plutôt : « En quoi place-t-on finalement sa confiance ? » C’est sur ce point que ces quatre philosophes se rejoignent tout en proposant des réponses profondément différentes.
