Il est des êtres dont l’empreinte, bien que disparus de notre quotidien, persiste en nos pensées comme un phare dans la brume. Ces absents, loin d’avoir été effacés par le temps, demeurent en sentinelles silencieuses, scrutant, semble-t-il, chacune de nos décisions. Tel un regard spectral, leur mémoire continue d’exercer son influence sur notre jugement, nos espérances et parfois même nos regrets. C’est une sorte de petit père, expression affectueuse avec laquelle les paysans de la littérature russe, appeler ceux qu’ils aimait bien
Comme le disait Milan Kundera — et peu de vérités me hantent autant —, nous vivons sous des regards. Ceux d’inconnus, croisés dans le vacarme de la ville, dont le regard glisse sur nous comme l’eau sur une vitre. Ceux, plus rares, de ceux qui nous aiment et nous jugent avec tendresse. Et puis, il y a les regards absents. Ceux de ceux qui ne sont plus là, qui se sont éloignés, disparus, parfois morts. Mais leur jugement reste là, flottant dans notre conscience, comme un écho silencieux dans les couloirs de la mémoire. Ce sont eux, peut-être, les plus puissants.
Je pense souvent à mes parents. Ils m’ont élevé, appris la vie, puis ils sont partis. Je continue à sentir leur regard sur mes choix, comme s’ils étaient là, silencieux mais présents, dans chaque geste, chaque décision. Et je pense aussi à quelques amis, figures tutélaires de mon adolescence, ceux qu’on pourrait appeler des « petits pères », tant ils ont contribué à me construire. Il y avait, parmi eux, Jean-Noël Flammarion. Je l’ai rencontré au lycée Janson-de-Sailly, à l’aube de notre année de terminale B. L’année du bac — cette épreuve symbolique, rite de passage vers l’âge adulte — fut, pour notre génération, une période de trouble et de liberté mêlés.
Jean-Noël s’était retrouvé là comme moi, par un de ces coups du sort que les adultes appellent des « pistons » et que nous, jeunes, vivions comme des privilèges honteux. Lui était le fils d’une grande famille d’éditeurs ; quant à moi, on m’avait présenté au proviseur comme le fils d’un proche du ministre de l’Éducation. En vérité, c’était grâce à Mme Gélie, la secrétaire d’Edgar Faure, que j’avais réintégrer Janson que j’avais quitté deux ans plutôt pour ne pas redoubler . Elle connaissait mon père de loin, avait apprécié son élégance d’ancien diplomate et en échange d’un bouquet et d’une caisse de Moët, elle avait décroché son téléphone. C’était une époqu e où un coup de fil valait de l’or.
Ce statut d’intrus nous rapprocha, Jean-Noël et moi. Chaque trimestre, nous étions convoqués chez le proviseur, sommé de raconter comment allaient « nos parents ». À cet âge, on ne mesure pas encore les frontières de classes. Nous nous sentions semblables, frères de fortune, complices dans l’art de critiquer les autres fils à papa aux voitures anglaises et aux vestes Renoma. Nous partagions nos enthousiasmes littéraires, comme une admiration féroce pour Belle du Seigneur, et nos médiocrités scolaires qui nous plaçaient à part.
Puis vinrent les découvertes. Le kif d’abord, goûté une nuit de réveillon sans en comprendre l’effet, puis partagé dans ma chambre de bonne à Neuilly. On y accédait par l’escalier de service, loin des regards familiaux. Là, dans cette soupente transformée en sanctuaire de liberté, je fis fumer Jean-Noël pour la première fois. Il me regardait peindre à la gouache, stone et fasciné, murmurant des rêves d’art, de reconnaissance, d’avenir. Il regrettait de ne pas être musicien, mais espérait écrire. Il admirait Arthur Miller, rêvait de suivre les pas de ceux qui avaient osé tout lâcher pour vivre leur vérité. Pourtant, déjà, je percevais en lui autre chose : une frustration sourde, un désir de puissance, une soif de reconnaissance.
Je fus celui qui l’entraîna dans la débauche. Le cannabis devint LSD, puis errances psychédéliques entre les néons des Champs-Élysées. Lors d’un trip, je me souviens de sa silhouette timide, traversant un café bondé, brandissant un billet de dix francs comme un talisman. Il était plus timide, plus retenu. Moi, j’avais branché deux Italiennes en vacances, logées par des sœurs sur l’Île Saint-Louis. La sienne, moins jolie, le faisait tourner en bourrique — jusqu’à ce qu’il la rejette avec une froideur que je jugeai mesquine, un jour où elle se montra enfin conciliante dans sa luxueuse maison de Saint-Cloud.
Mais Jean-Noël restait mon ami. Le seul qui gardait une voix de raison au cœur de mes dérives. Mon père m’avait offert une petite voiture e après le bac, et ce fut avec elle que nous partîmes pour la Suède. Il voulait découvrir le Nord, moi j’avais en tête les filles blondes et libres. Nous étions jeunes, et je croyais encore qu’un volant et un plein suffisaient à changer de vie. La route du retour, sur les autoroutes allemandes, fut éprouvante. Je conduisais, seul éveillé, veillant sur le sommeil de mon ami. Je me sentais responsable, presque paternel.
Des années plus tard, nos chemins se croisèrent encore. Il avait monté une librairie, épousé une fille de son monde, une femme hautaine et méprisante, qui ne m’aimait pas. Lui, pourtant, ne m’avait jamais tourné le dos. Il m’avaitoffert du travail quand j’étais dans le besoin. J’avais tenté de monter une filiale de son commerce aux États-Unis, une aventure vouée à l’échec. À mon retour, ruiné, changé, quelque chose s’était brisé. Quand je lui rappelai cette nuit de route où j’avais veillé sur lui, il répondit : « Peut-être, mais moi, j’avais plus d’argent que toi. »
C’est alors que j’ai compris. Le lien entre nous n’était plus de ceux qu’on peut maintenir sans effort. La dernière fois que je l’ai vu, c’était un soir pluvieux. Il venait de tromper sa femme, était désespéré. Nous avons bu, je lui avais présenté deux Autrichiennes splendides. Mais quand il comprit qu’elles étaient au pair chez sa tante, il paniqua. Nous nous sommes séparés dans un silence chargé de malentendus et de fatigue. Après mes années américaines, il ne reconnaissait plus en moi celui qu’il avait connu.
Et pourtant. Chaque fois que je me suis retrouvé à un carrefour de ma vie, je pensais à lui. À ce qu’il aurait dit. À ce qu’il aurait jugé. Son regard, bien qu’absent, continuait de peser sur moi. Kundera avait raison. Le regard des absents nous hante davantage que celui des vivants.Car nos vies ne sont pas seulement faites de ce que nous faisons, mais de ce que nous avons laissé derrière nous — les rêves inaboutis, les amitiés dévoyées, les illusions qui ne meurent jamais tout à fait.
Jean-Noël venait d’un monde. Moi, d’un autre. Il était né dans une famille de grands bourgeois., petit-fils d’un vulgarisateur scientifique et fondateur d’une maison d’édition. Mon grand-père lui, rouler des barriques de vin du Gers, aux Tarn-et-Garonne et élevait des chevaux pour la cavalerie. Ma famille, une lignée paysanne, cultivait la terre et les mots en secret. Seul, mon père avait pu s’extraire de la campagne grâce a une bourse d’études avec laquelle il fit l’école Normale et des Langues Orientales qui le conduit dire à devenir capitaine du Deuxième Bureau et diplomate en poste à Lisbonne et à Prague. nom même, Touge, désigne un buisson de la garrigue, têtu et enraciné.
Et Jean-Noël, un jour, m’avait résumé d’un trait tout ce qui nous séparait : « Une bonne affaire, ce n’est pas quand tout le monde est content. C’est quand il y en a un qui pleure et l’autre qui se frotte les mains ». » Alors j’ai compris : nous n’étions pas du même monde. Nous avions seulement partagé une aventure.
