Aux abords de la petite ville de Puebla, sur ces hauts plateaux dont l’air subtil semble purifier à la fois le corps et l’esprit, une université d’origine américaine avait récemment établi ses bâtiments près du village antique de Cholula. Là affluaient, comme attirés par un singulier mirage moderne, des étudiants venus des deux Amériques, conviés à des études prétendument bilingues, mais dont la réalité trahissait bien souvent une autre ambition : celle d’un exotisme facile, recherché surtout par la jeunesse aisée des États-Unis, mêlée à quelques Sud-Américains et à de rares Mexicains issus de familles distinguées.
Ce qui saisissait d’abord le regard, c’était l’immensité. Le plateau s’étendait à perte de vue, comme une mer immobile figée sous un ciel prodigieusement élevé, où flottaient de vastes nuées moutonnantes. L’air, d’une limpidité presque irréelle à plus de deux mille mètres d’altitude, donnait aux choses une netteté tranchante. Au loin, tel un géant antique encore éveillé, le Popocatépetl dressait sa silhouette fumante, coiffée de neiges éternelles qui semblaient défier les ardeurs du feu intérieur.
Ce climat, à la fois sec et vivifiant, m’avait singulièrement transformé : j’avais maigri, mais gagné en vigueur. Accompagné d’Eva, la chienne fidèle de Teresa, je parcourais la campagne d’un pas élastique, comme si la terre elle-même me renvoyait mon élan. Mon anglais, que je parlais avec aisance, me faisait passer pour un Américain, et je me liai sans peine avec plusieurs étudiants arrivés avant la rentrée. Leur préoccupation première n’était guère académique : ils cherchaient à se procurer cette herbe mexicaine interdite dans leur pays.
Mes errances passées m’avaient appris les rudiments du langage des rues, et mon espagnol progressait avec une rapidité surprenante, tant cette langue voisine du français m’était accessible. Il ne me fallut guère de temps pour entrer en relation avec un jeune garçon du pays, à peine âgé de quatorze ans, qui, pour quelques dollars, me rapporta une prodigieuse gerbe de ce que l’on appelait le « bleu du Popo » — une herbe des hauteurs volcaniques, d’un vert si profond qu’il tirait vers l’azur, selon cette perception indigène où le bleu n’est qu’une nuance du vert.
Ce premier échange fit de moi un intermédiaire recherché. Bientôt, dans cette petite communauté d’étudiants oisifs, ma popularité grandit à mesure que s’étendait mon influence. Je fréquentais aussi les bains de vapeur municipaux, où les habitants, dépourvus d’eau courante, venaient en famille se purifier. Là, pour quelques pesos, un vieil homme d’origine orientale prodiguait des massages vigoureux, faisant craquer les articulations avec une précision presque scientifique. Jamais mon corps ne m’avait paru aussi parfaitement accordé à lui-même.
Lorsque Teresa revint, entourée de sa famille, je fus accueilli sous leur toit, mais relégué au canapé du rez-de-chaussée. Mon séjour se prolongea quelques jours encore, jusqu’à ce qu’après Thanksgiving, l’on me fit comprendre qu’il était temps de partir. Ce fut alors qu’un certain Juan Delgado, homme d’allure aristocratique et francophone accompli, m’offrit l’hospitalité dans sa demeure voisine d’une pulquería.
C’est là que je rencontrai des personnages singuliers, tels Fipo, gardien du studio d’un grand peintre de Mexico, qui enseignait l’art aux enfants. Nous vivions dans une insouciance presque primitive, dormant dans des hamacs, fumant sans mesure, livrés à une existence flottante. Mais cette légèreté ne tarda pas à se troubler : des intrigues sentimentales mal comprises me valurent d’être chassé.
Je m’abandonnai alors à une existence plus tumultueuse encore, fréquentant assidûment le Tabaco Road, unique établissement reliant le village à l’université, où se croisait une humanité diverse, avide de plaisirs et d’illusions. Peu à peu, mon rôle évolua : de simple fournisseur, je devins entremetteur, facilitant rencontres et passions.
L’université, désormais ouverte, se remplissait chaque jour. Parmi les nouveaux venus figuraient d’anciens pilotes revenus de la guerre du Vietnam, hommes marqués par des expériences que nul ne pouvait véritablement comprendre. L’un d’eux, Dave, hanté par ses souvenirs, conduisait à vive allure, les yeux clos, comme pour échapper à ses visions. Son compagnon Lee projetait des films de guerre où l’on voyait des soldats suspendus aux hélicoptères, défiant le vide avec une insouciance tragique.
Je participais aussi aux activités universitaires : sport, théâtre, musique. Un certain Bob Kent, vétéran lui aussi, m’initia à la guitare, tandis que d’autres relations m’ouvraient les portes de milieux plus mystérieux encore, où se mêlaient politique, influence et secrets.
Mais toute aventure connaît son point de rupture. Une maladie contractée lors d’une épidémie me terrassa brutalement à Acapulco. Revenu à l’université, je fus contraint de la quitter pour défaut de paiement. Réfugié dans un hôtel, je me remis rapidement, mais ma réputation, déjà fragile, commençait à se fissurer.
Finalement, l’occasion de partir se présenta. Deux frères texans, de passage, acceptèrent de me conduire jusqu’à Austin dans leur minibus Volkswagen. J’étais prêt. Un matin, sans me retourner, je quittai ce monde étrange, non sans laisser derrière moi quelques dettes… et une dernière offense envers une hôtelière dont la dureté envers sa servante, petite esclave, adopté, m’avait profondément révolté.
Ainsi s’achevait cette étape de mon voyage — une de ces traversées humaines où, plus que les paysages, ce sont les passions, les illusions et les excès qui dessinent les véritables cartes de l’aventure.te indienne qui faisait tout le travail et dont Roberto me disait qu’ici elle était juste l’esclave adoptée.
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