Les frLes frères Teutch, Joe et Jhon, me ramenèrent aux États-Unis dans des conditions qui n’avaient rien de confortable. Nous traversâmes durant toute une nuit le désert du Sonora, entassés dans un vieux minivan dont les portières vibraient au moindre cahot. Le froid y était saisissant. La clarté du ciel, d’une limpidité presque scientifique, révélait le sol craquelé, témoin des écarts thermiques extrêmes entre le jour brûlant et la nuit glaciale.
À la frontière, l’agitation des douaniers contrastait avec mon propre calme : je possédais un visa en règle, et mon apparence ne suscitait guère de soupçons. Mes compagnons se dirigeaient vers Austin, capitale administrative du Texas, où ils poursuivaient leurs études. Ils étaient originaires d’Amarillo, ville réputée pour son industrie de la viande et ses traditions de l’Ouest. Leur père, personnage influent, occupait la fonction de banquier pour un syndicat d’emballeurs de viande.
Après quelques jours d’adaptation, je trouvai un emploi de serveur au Old Pecan Street Café, établissement qui se prétendait français mais où l’on servait des plats approximatifs, tel un bœuf Stroganoff réchauffé à la hâte. Ce revenu me permit de louer, pour cinquante dollars par mois un petit appartement minable dans une zone industrielle d’Austin, non loin du Boogaloo Warehouse, vaste hangar transformé en salle de danse et de concerts.
L’été touchait à sa fin, mais la chaleur demeurait oppressante. L’air, saturé d’humidité, empêchait toute évaporation de la sueur. Heureusement, le lac Travis offrait un refuge salutaire où l’on pouvait se rafraîchir.
Joe, étudiant en musique, maniait avec aisance la guitare et le violon. Il nourrissait une curiosité singulière pour les modes orientaux, notamment ceux de la musique syrienne, qu’il tentait de reproduire sur guitare électrique. Quant à moi, mes connaissances musicales se limitaient à deux accords rudimentaires appris au Mexique. Joe, cependant, était convaincu que je pouvais jouer de la basse.
Il souhaitait former un groupe avec Dick, un ancien cow-boy du Texas occidental, dont la main gauche portait les traces d’un accident : deux phalanges y manquaient. Malgré ce handicap, il produisait des accords solides et des arpèges précis. Il possédait en outre un puissant amplificateur de basse. Il ne me restait plus qu’à acquérir l’instrument : je consacrai donc l’intégralité de ma paie à l’achat d’une Fender Jazz noire.
Le groupe fut baptisé Overland Barbwire, en référence à l’obsession régionale pour les clôtures et l’interdiction de passage. Amarillo, terre de viande, comptait même un restaurant offrant un repas gratuit à quiconque parviendrait à terminer un steak gigantesque. Les portraits des rares vainqueurs tapissaient les murs.
Nous fréquentions souvent le JM Steak House, où l’on payait à l’entrée avant de récupérer un steak grillé, accompagné d’un buffet en libre-service. Le tout pour une somme modique.
Le Pecan Street Café, où je travaillais, jouxtait un club de strip-tease. Une danseuse chicano, Margarita, manifesta un intérêt marqué à mon égard. Elle se disait capable de se défendre seule, me montrant un couteau pliant qu’elle portait sur elle. Nos relations restèrent toutefois sans lendemain véritable. Un soir, elle m’appela en urgence, mais je ne la trouvai pas à l’adresse indiquée. Quelques jours plus tard, je l’aperçus dans une fête foraine, accompagnée d’un homme imposant. Je pris soin de ne pas croiser son regard.
Pendant ce temps, nos répétitions progressaient. Joe m’enseignait les bases des gammes mineures, notamment phrygiennes, et m’indiquait les positions sur le manche. Sans batteur, notre musique demeurait rudimentaire mais énergique. Nous obtînmes l’autorisation de jouer dans un glacier décoré de lumières noires. Sous l’effet de substances que nous avions imprudemment consommées, notre prestation se transforma en une longue improvisation confuse, que le propriétaire interrompit rapidement.
C’est alors que naquit l’idée de partir pour San Francisco, ville mythique pour Joe.
Nous prîmes la route avec le minivan de Dick. À El Paso, nous rencontrâmes un pianiste que Joe espérait recruter, mais celui-ci jugea notre musique médiocre. Nous reprîmes la route après une courte halte.
À la frontière du Nouveau-Mexique, un ranger soupçonna avec raison la présence de marijuana dans le véhicule. Joe protesta avec une énergie telle qu’il finit par le convaincre.
Plus loin à! Needles la seule station service au milieu du désert, alors que nous consultions une carte, un petit homme vêtue de noir ’approcha, indiqua un point précis sur l’envers de la carte d’un geste bref, puis regagna une automobile où l’attendait une femme. Joe me murmura qu’il s’agissait de Groucho Marx. Nous eûmes tout le loisir de l’observer : l’identification ne faisait aucun doute.
Enfin, nous atteignîmes San Francisco, épuisés et sans ressources. Après quelques nuits passées chez des connaissances peu accueillantes, deux jeunes hommes nous offrirent l’hospitalité dans une vaste maison de banlieue, où nous pouvions jouer sans contrainte. Toutefois, la maison se situait dans l’axe d’une piste d’atterrissage de l’aéroport d’Oakland. Chaque matin, à six heures, le vacarme des avions nous tirait du sommeil.
Au bout de deux jours, lassé de cette atmosphère artificielle et pesante, je décidai de partir. Je repris la route vers Santa Cruz, où m’attendaient des amis surfeurs et, peut-être, un peu plus de liberté.z.
